Doux, dur et dingue - Vol I.
L'histoire de la soul recele des histoires à dormir de bout, animées de personnages incroyables.
C'est pour moi l'équivalent d'une mythologie moderne, avec des gens ordinaires aux destins brillants et terrifiants. Tous sont animés de qualité divines qui rendent leur vie admirable, détestable ou terrible. Nous sommes en compagnie de gens vrais, de personnalités névrotiques, voire psychotiques.
Je pense à ces chanteurs aux allures d'anges, dont je vous ai déjà parlé, qui retournent dans l'anonymat le plus complet, pour reprendre un boulot de pompiste, de routier, avec derrière eux des singles poignants, intenses.
Une histoire de géants humbles qui nous ressemblent et transfigurent la vie...
Je pense aussi à ces demi-dieux, musiciens de studio inconnus qui ont fait le son Hi, Stax, Motown...Je pleure sur ces parcours brisés par le meurtre, la folie, la pauvreté. Je rêve au pouvoir symbolique qu'avaient certaines chansons dans contextes sociaux difficiles, hymnes glorifiant une population délaissée. Je danse sur les braises d'une musique diabolique, innondée du mélange des cultures, de l'énergie terrestre et de la joie sidérale. Je surveille les contrastes des couleurs aux détours des écoutes. Je creuse et fouille au travers de cette histoire pour en trouver le sens et pour apprendre du silence
Tous les éléments sont réunis pour créer une tragédie digne des drames antiques.
Parmi ces doux, durs et dingues, Donnie Elbert figure en bonne place. Né en 1935, originaire de la Nouvelle Orléans, il débute sa carrière de chanteur au sein d'un groupe de doo-wop. Il enregistre en solo des singles pour les labels Deluxe, Vee Jay, Gateway sur lequel il publie en 1965 "A little piece of leather"qui fit un carton en Angleterre, contrairement aux Etats-unis. Il émmigre donc en Grand-bretagne, où il se marie et enregistre des reprises de standards de Motown, qui ne récoltent pas l'attention des labels. Il retourne aux US, le label All Platinum publie l'album en question "Where did our love go ?". C'est un succès dans les charts des deux côtés de l'Atlantique. Dans la foulée, il signe avec Avco, qui publiera contre son gré un autre album de reprises pas complétement fini "Stop in the name of Love". Par la suite , il engistrera encore trois albums avant de quitter la scène pour un boulot chez Polydor. Il décède en 1989 d'une attaque.
Les liner-notes de Roger St. Pierre sur la compliation "Donnie Elbert - R&B Maverick" (1997 - Sequel) nous renseigne un peu plus sur le caractère du chanteur-compositeur. Il y est décrit comme un personnage charismatique au falsetto unique. Cyclothymique, Donnie est capable de basculer en instant dans le délire et la démence. Surnommé l'homme invisible, il ne cessera de disparaitre sans laisser d'adresse au gré de ses désirs et de ses sautes d'humeur, laissant les labels avec des projets non ficelés, des enregistrements à moitié terminés et le désespoir comme seul compagnon.
Doué mais instable, schizophrénique, Donnie est parfois violent, menaçant des producteurs avides avec une arme, ou tirant des coups de revolvers en plein studio. Sa vie est parsemée de problèmes financiers, l'homme aux goûts dispendieux, claque l'argent des producteurs avant même la fin des sessions en studio. Il sera au coeur de contreverses avec les labels, réclamant les droits de chansons dont il se dit l'auteur, comme le tube "Shame, Shame, Shame" ou encore des morceaux de Darrell Banks, ami et un temps compagnon de route, lui aussi très instable.
Tout cela a le goût du réel, le gôut du rêve.
Quand Arif rencontre Brook
Nous avons évoqué ensemble pas mal de paires d'oreilles célèbres, producteurs inspirés, parfois roublards, ingénieurs du son obstinés qui rendent notre vie plus intime et plus forte, au fil des écoutes.
Ce soir, place à Arif Mardin, l'homme qui a changé la vie des hauts-parleurs pour deux siècles. Un son pur construit pour transpercer les coeurs, pas immédiatement reconnaissable, variable et adapté à chaque disque, à chaque personnalité.
Cet homme né à Instanbul dans les années 30, est un passeur, un révélateur unique.Diplomé du Berklee College, il intégre Atlantic en 1961 comme assistant de Nesuhi Ertegun, puis rapidement arrangeur et producteur maison, et enfin vice-président huits années plus tard.
Fulgurance ?
Tout s'explique en regardant ses signatures : "Lady Soul" et "Amazing grace" (et bien d'autres) pour Aretha, "Dusty in Memphis" pour Dusty Springfield, "Pick up the pieces" pour Average White Band, "I feel for you" pour Chaka, pour Donny et Roberta, Patti Labelle...la liste est interminable, et plus récemment le 1er album de Norah Jones (ça rapporte les tympans!)
Ce soir, on écoutera des extraits d'une collaboration toute aussi fantastique, mais plus humble : les albums "Home Style" et "Today" de Brook Benton assisté d'Arif, pour le compte du label Cotillon. Une rencontre en finesse dédiée à une voix sensuelle. C'est de l'album "Today" qu'est extrait le tube de Tony Joe White "Rainy Night in Georgia".
On écoute :
- "My Way" (1970 -Cotillon), à ne pas rater, clin d'oeil à Thom
Près de Brook, tout paraît plus simple. Allez-y
Busy
je vous retrouve Lundi prochain
l'affreux
Nuits magiques
Se laisser agréablement surprendre par un concert inattendu, c'est toujours le pied.
Ce fut notre cas avec le concert de One Self, nouveau projet de Dj Vadim (j'adore la tête de ce type). Accompagné sur scène de DJ Woody, de la belle Yarah Bravo et du nasal Blu Rum 13, Vadim a livré un hip-hop rafraichissant à un auditoire conquis. Cela n'a rien de particulièrement de novateur, c'est juste très bien fait et surtout on voit la complicité du groupe sur scène, ils prennent du plaisir, le communiquent et tout le monde rentre content. Tout cela a un charme fou.
Je leur ai acheté l'album hier soir, c'est un peu court pour vous en dire plus, en attendant régalez-vous avec cette video du titre BlueBird.
Et puis, l'album, c'est par là.
Enjoy
Through the Grapevine
Cela faisait un moment que je nous avais pas soûler avec le label anglais Grapevine. Je ne soulignerai jamais assez la chance qu'un tel label existe aujourd'hui, leur travail de d'excavation et de réédition est fantastique. Saluons encore le labeur de John Anderson, Gary J Cape et Paul Mooney, et rendons grâce...
J'ai choisi ce soir un recueil taillé sur mesure pour moi "Troubled Waters - Deep soul from the Deep South". Il s'agit d'un recueil de merveilleux singles enregistrés pour Malaco mais jamais sortis (as usual ?), avant ce jour.
Sortez vos tripes et vos mouchoirs, l'affreux pasteur va vous citer des passages d'un livre oublié, sombre et saint. A genoux devant l'autel, les larmes s'épuisent dans ma chemise, face à tant de beauté.
Respirez bien à fond : - "If you see that girl of mine" (1971 - Malaco) de Hank Sample, originaire de la Nouvelle Orléans, protégé de Wardell Quezergue et désormais pasteur. La mélodie vous allonge face contre terre, les choeurs de femmes vous achèvent en douceur.
- et pour finir un de mes (le?) chanteurs préférés, Sam Dees bien entouré, interprétant l'inflammable "Troubled Waters" (2003 - Malaco)
Survivants, sans sourciller, passez d'urgence à la pharmacie
L'homme élastique
Je reprends les dédicaces personnelles, avec ce post dédié à Kürün, aka "le prince de ténébres".
La presse ne cesse de prétendre que les super héros sont fatigués, j'en connais personnellement un qui a une santé de fer. Cousin de l'homme élastique, cette créature est composée à 60% de caoutchouc, de 15% d'ADN des JB's, le reste est sans doute humain. Dénué de hanches, cet homme se déplace et danse sur la pointe des pieds, réalisant des figures improbables, inaccessibles au commun des mortels. L'absence de bassin lui autorise toutes les audaces. Ses chorégraphies vous retournent la tête à l'envers.
Mais son super pouvoir dépasse l'élasticité, il faut chercher ailleurs : Oui, Mesdames, Messieurs, cet homme est capable d'enflammer tous les dancefloors ! En tout cas, c'est ce qu'il prétend. Son jeu de jambes légendaire lui permettrait de transporter l'assistance la plus glaciale vers des danses endiablées. Les 4 fantastiques réunis peuvent aller se rhabiller. Le Pas de Calais tremble et frissonne à son pas.
En son honneur, je vous propose un remix bien adapté à ses prestations :
- "Provider" morceau de N.E.R.D (Chad Hugo & Pharrell Williams) remixé par Zero 7, que vous trouverez sur des compils dont celle-ci
Ah les gloires régionales...
Mon ami Harold
A force de regarder les premiers rangs, on finit par oublier ceux qui sont derrière. Ces derniers travaillent sans attente du grand jour, avec l'humilité de ceux qui ont l'étoffe du talent ou du génie.
C'est le cas de cet originaire de Memphis, Harold Mabern, qui a débuté par la batterie avant de trouver sa voie au piano avec l'aide de son ami Phineas Newborn Jr (quel nom fantastique). Il quitte le Tennessee pour Chicago puis New York dans les 50's, où il accompagne les meilleurs du moment, multipliant les collaborations.
Son 1er album voit le jour en 1968 sur Prestige, "A few miles from memphis", pour la petite histoire c'est Bill Lee le père de Spike à la basse sur cet album.
Harold poursuit son chemin, avec à son actif 14 albums. J'ai choisi deux extraits d'albums récents , "Lookin on the bright side" et "Maya with Love" où il exprime émotion et lyrisme qui me vont droit au coeur :
- "Our Waltz" (1993 - DIW), en trio rythmé, percussif avec Christian Mc Bride et Jack Dejohnette
- "Maybe September" (2000 - DIW), en trio avec Christian Mc Bride et Tony Reedus.
Plongez dans cette rêverie
PS : allez faire un tour sur le blog de Thierry
Illusions
Vous imaginez sans doute que je m'y connais en musique, c'est complétement faux. Je suis juste une éponge à sensations musicales. Les morceaux laissent en moi plus de cicatrices sensitives que de traces neuronales.
Le blind test reste un vrai supplice. J'ai souvent l'impression dans ces moments là que mon cerveau fonctionne au ralenti, mes lèvres bredouillent les pires âneries, pour finalement se faire coiffer au poteau, la rage au ventre, la honte comme étendart.
Laissez moi vous conter une des ces épreuves. Vous composez deux équipes d'amis pour concourrir. Tout y passe, 45t vieillots, ceux qu'on cache, ceux qu'on exhibe. Vous arrosez le tout de châtiments corporels : l'équipe qui perd la manche se voit infligé une tequila cul sec, accompagnée d'un fond musical de circonstances, "L'aperobic" interprété par les Charlots. La soirée s'étire alors, les défaites s'enchaînent, les cul sec se suivent, les apérobics aussi. Soirée sportive en somme.
Au bout d'un moment, vous trouvez l'excuse de choix, les morceaux retenus pour ce blindtest favorisent les fans de varietoches, pas les vrais fans de soul ! Un ange passe...
Vous insistez avec l'élégance que vous confère la 8ème téquila, "Mets nous un Donny Hattaway, ça au moins je reconnais dans l'instant..."
Forcément, le DJ joueur passe en fin de soirée un morceau de Donny, votre référence, et là plus personne, "Non je vois pas qui c'est...", tout le panthéon de la soul passe sur votre langue, rencontrant les rictus de l'équipe adverse. Ce n'est plus un cerveau, c'est une éponge...
Pour illustrer ce souvenir pénible, j'ai choisi deux morceaux extraits des magnifiques compilations Goldmine, pas faciles à identifier dans ce genre de contest :
- "That's love" (197? - Augusta) par Marshall,Donovan, Broomfield. Mais bien sûr !
Achetez le volume "The essential Mellow groove"
Me remémorant ces souvenirs, je m'obstine à penser que si un morceau du grand Sud avait été joué, ce morceau par exemple de BB king extrait de "Completely Well" , j'aurais gagné à coup sûr :
Ah les illusions !
Clin d'oeil à mes compagnons d'infortune
PS : l'affreux est cité dans le Boston Globe, un grand merci à Siddhartha Mitter pour son soutien à la case. Vous retrouvez aussi l'article scanné sur aurgasm.